Science-Fiction

I - Histoire

Introduction

     Le passé de la science-fction est un territoire disputé, et c’est très légitime. Des écrivains et des artistes ont apporté leur pierre à l’édifce dans de nombreux pays : les contributions à l’imagination scientifque antérieures à la science fiction américaine sont extrêmement nombreuses. La dispute sur les origines de la science-fction se joue surtout entre le domaine anglophone, d’abord le Royaume-Uni, puis les États-Unis, et le domaine francophone, la France en tête, avec le renfort de la Belgique. Chaque côté a d’excellents auteurs et des textes essentiels à faire valoir, autant de très bons arguments qui ne peuvent tout à fait régler la question. C'est pour cette raison que nous plongerons pas dans ce débat, mais nous nous consacrons aux dates et informations qui sont assurés par leur validité.

 

C'est début

     Selon un chercheur, Hugo Gernsback a pour lui d’avoir asséné sans relâche, à longueur d’éditoriaux, une idéologie favorable à la science et à l’écriture d’une vulgarisation scientifque romancée. Il a accueilli avec enthousiasme les récits d’écrivains débutants, dans la revue Amazing Stories. Il a aussi encouragé ses lecteurs à apporter leurs avis dans la rubrique du courrier des lecteurs, où se lisent les signatures de futurs auteurs et critiques importants : en somme, il a favorisé la création de la première communauté de fans, le « fandom » de science-fction, par son ouverture au dialogue. Enfn, c’est à lui qu’on reconnaît la paternité du terme « science-fction », fermement établi en 1929, si bien que, par la suite, les prix littéraires les plus prestigieux du domaine ont été nommés en son honneur les Prix Hugo. La science-fction qui se met en place à partir de là, se trouve dans une niche éditoriale, mais celle-ci est particulièrement active et durable. Amazing Stories, quoique revendue en 1929 par Gernsback, a un long avenir devant elle, tout comme un autre pulp, nommé Astounding, qui vient rejoindre ce marché en expansion dès 1930. Néanmoins, les succès symboliques de Gernsback ne se sont pas transformés pour lui en succès commerciaux : il doit céder en 1936 les autres magazines qu’il avait fondés après son départ d’Amazing, les Wonder Stories. C’est à un autre personnage important ensuite, William Campbell, qu’il revient de donner une première vraie cohérence esthétique au genre en formation, à partir de 1938.

     La science-fiction des pulps hérite potentiellement d’une gamme déjà très variée de thèmes et de genres de récits, depuis la réflexion sur des formes de société jusqu’à l’explorations d’espace-temps inconnus, en passant par la mise en scène de découvertes scientifiques ou de contacts extraterrestres, ainsi que par des réflexions sur la nature et l’avenir de l’humanité. Ce potentiel ne s’exprime pas immédiatement dans les premières revues populaires américaines : ainsi, l’imaginaire dystopique se manifeste plutôt en Europe, avec Le Meilleur Des Mondes du britannique Aldous Huxley (1932) ou La Cité des asphyxiés du français Regis Messac (1937), qui montrent des sociétés futures organisées de manière mécanique, dans lesquelles les individus ne sont que des rouages interchangeables. Les réserves envers le progrès technique, l’inquiétude face aux périls que réservent les autres planètes, et d’une manière générale la perspective de la fin du monde, forment la matière privilégiée d’une anticipation anglo-française, dont les sociétés ne sont sorties d’une Guerre mondiale que pour être précipitée dans une Seconde.

     L’inspiration américaine est à la même époque bien plus optimiste. L’élan donné par Hugo Gernsback est d’abord celui d’une vulgarisation prospective : il s’agit de donner à voir, par avance, les merveilles techniques que le progrès des sciences et de l’industrie fait espérer. C’est lorsque l’aventure, l’action, voire la guerre, se mêlent à l’imagination scientifique et lui donnent une cohérence que des récits d’envergure trouvent à se déployer et conquièrent un large public. Un exemple emblématique pourrait être les aventures d’Anthony « Buck » Rogers, qui dans « Armageddon 2416 AD » (1929) représente la lutte de résistants américains contre les Seigneurs des Airs de Mongolie, en imaginant de nombreuses armes alors inconnues, mais employées par la suite. Selon une dynamique qui fera ensuite le succès du personnage dans les comics strips, des merveilles techniques prodigieuses sont aussi introduites en dépit de toute vraisemblance, permettant toujours plus d’exploits surhumains, à l’instar de l’ « inertron », un matériau synthétique notamment capable d’annuler la gravité.

     Dans le prolongement de ce type de récit, se développe le premier grand sous-genre de la science-fiction, dans une perspective bien éloignée de l’anticipation technique : il s’agit des aventures spatiales, toujours plus débridées et prises dans un mécanisme de surenchère. Ce n’est qu’en 1941 que ce genre prend le nom de « space opera », mais il s’est d’abord sérieusement étoffé pendant les années 1930. Certains auteurs de récits d’exploration spatiale s’emploient à dépeindre des extraterrestres et des environnements crédibles, comme Stanley G. Weinbaum dans « Odyssée martienne », une longue nouvelle de 1934 parue dans Amazing, qui met en scène un martien, « Tweel », dont la physiologie comme la conception de la vie sont entièrement justifiées par les conditions de vie sur la planète Mars. Néanmoins, le cadre spatial devient rapidement l’arrière-plan d’aventures disproportionnées, où s’affrontent des vaisseaux gigantesques et où se décident le sort de galaxies entières. La figure emblématique de ce type d’histoire est Edward Elmer Smith, surnommé « Doc » Smith, et qui publie à partir de 1928 un roman à épisodes, puis ses suites, la série des « Skylarks of Space », traduite par La Curée des astres en France. Dans cette première série, il s’agit encore simplement d’une exploration intrépide de planètes inconnues. Dix ans plus tard, la série des « Lensmen » parue à partir de 1937, met en scène d’intrépides héros dotés de pouvoirs psychiques, qui affrontent des menaces interstellaires. La vigueur de ces récits, agrémentés de merveilles techniques et d’héroïsme viril, leur garantit un excellent accueil, et contribue à fonder une tradition littéraire dans laquelle s’illustrent rapidement Edmond Hamilton et Jack Williamson. Ils livrent eux aussi des histoires pleines de passion, de paysages spatiaux infinis et d’armes capables de détruire des lunes ou des planètes, dans une veine qui inspirera évidemment plus tard le cycle de Star Wars.

 

L'âge d'or

     Entre 1938 et 1950, période désignée comme un « Âge d’Or » de la science-fction américaine, sous le patronage de John Campbell, apparaissent les premiers grands noms de la science-fction, Isaac Asimov, Alfred Bester, Robert A. Heinlein, Frederik Pohl, A. E. van Vogt, Theodore Sturgeon, ainsi qu’Arthur C. Clarke, Britannique mais publié aux États-Unis. Le confit mondial joue un rôle certain dans l’expansion de ce champ littéraire. La guerre éteint peu ou prou la dynamique de l’anticipation française, et affaiblit le pôle de création anglais. Les récits de l’ère Campbell rompent avec l’esthétique du space opera. Les aventures spatiales romanesques continuent de trouver leur public, à l’instar du roman Les Rois des étoiles (1949) d’Edmond Hamilton, mais les gloires montantes, et les futurs classiques, se déterminent en dehors de ce genre. Les écrivains d’Astounding évitent les héros unidimensionnels et la surenchère d’un sense of wonder déconnecté de toute vraisemblance. Les robots d’Isaac Asimov sont conçus en réaction à ce que l’auteur appelle le « syndrome de Frankenstein », le scénario-type qui postule comme seule relation entre humains et robots la peur et la révolte. 

     Au tournant des années 1950, un nouveau marché lucratif s’ouvre aux auteurs : la publication en volume, dans des collections spécialisées. Les éditeurs veulent alimenter leur catalogue, les écrivains n’ont pas encore une grande pratique du roman : apparaît alors la technique du « fx-up », terme inventé par A. E. Van Vogt. Cette technique consiste à associer plusieurs récits séparés, en les réécrivant pour les inscrire dans le même univers fctionnel. Pratique opportuniste, le fx-up suscite aussi des romans polyphoniques frappants, citons : À la poursuite des Slans de Van VogtFondation et ses suites d’Isaac Asimov, ou encore Les Chroniques martiennes de Ray Bradbury. Des débats critiques se cristallisent autour de positions défensives, comme lorsque P. Schuyler Miller avance en 1957 la notion de hard science fiction, abrégée en « hard science ». Comme le space opera, la hard science se voit nommée a posteriori, au moment où elle tombe en désuétude. Mais, comme le space opera, elle devient une catégorie disponible, toujours féconde lorsqu’un bon auteur décide de s’en emparer. De même, ce n’est que bien plus tard, en 1970, que le terme symétrique de « soft science fction » est avancé pour valoriser une démarche spéculative fondée sur les sciences humaines, mais en attendant, outre l’approche sociologique, de nombreux récits apparaissent pour mettre en scène des questionnements historiques, à la faveur de jeux sur le temps. Il peut s’agir de voyages temporels comme dans la série de La Patrouille du temps (1960) de Poul Anderson, qui voit s’affronter des factions désireuses de modifer la trame historique. Une variante importante est l’uchronie, comme dans Le Maître du Haut-Château de Philip K. Dick (1963), qui dépeint le devenir d’une Amérique vaincue lors de la Seconde Guerre mondiale.

➡️ Le mouvement New Wave (Arrivera prochainement un article)

     Un courant majeur, se propage ensuite dans la culture générale et contribué à faire apprécier la science-fction, est le Cyberpunk. Même s’il se cristallise au début des années 1980, le cyberpunk est issu des aspirations défendues dans la New Wave, reprenant un questionnement sur la société et une attention à la psychologie des personnages. Il fait fond aussi sur un imaginaire informatique, comme dans le roman Sur l’onde de choc de John Brunner (1975). Reposant sur une technique d’écriture pseudo-réaliste qui plonge le lecteur dans un monde à reconstituer, Neuromancien de William S. Gibson (1975) met en place la plupart des images et idées de ce sous-genre : un monde ultralibéral dystopique, quoique plein d’opportunités, des modifcations cybernétiques et les philosophies de vie qui leur sont associées, des dilemmes moraux liés au statut des Intelligences Artifcielles et enfn le concept de matrice, espace hallucinatoire où s’immergent les individus connectés au réseau informatique, le tout dans une ambiance inspirée par le roman noir. Néanmoins, perdant peu à peu sa capacité à produire des œuvres originales, le cyberpunk est plutôt devenu un simple sous-genre de la science-fction depuis le début des années 1990, même si ses thématiques et son approche stylistique ont essaimé à travers toute la science-fction.

     Les circulations entre les genres imaginaires dont la science-fction et la fantasy sont anciennes : des écrivains comme Anne McCaffrey ou Roger Zelazny ont contribué bien avant cela à un sous-genre dénommé Science Fantasy, dont la particularité était de rationaliser l’existence et les facultés d’êtres surnaturels ou magiques, afn de jouer sur deux sources d’émerveillement à la fois. Cette tendance à l’hybridation manifeste la maturité d’un genre dont les auteurs savent pouvoir compter sur des connaissances communes partagées. Pendant les années 1980, mais qui a pris depuis la forme non seulement d’un sous-genre, mais presque d’une esthétique et d’une culture à part entière : le Steampunk. Les jeux sur le temps se déploient aussi nettement sous la forme de l’uchronie, un type de récit ayant des racines lointaines, mais affrmant son existence comme sous-genre depuis une vingtaine d’années. L’uchronie peut croiser d’autres sous-genres, comme le steampunk ou l’exploration spatiale hard-science, à l’instar du roman Voyage de Stephen Baxter (1996), qui suit le programme spatial soutenu par un John Kennedy ayant échappé à son assassinat. Néanmoins, il correspond le plus souvent à une réécriture de l’histoire, à la manière d’une expérience de pensée, qui met en scène les conséquences politiques et sociales de certains facteurs.   

     Depuis les années 2000, la question de l’avenir est souvent articulée à celle de la survie des civilisations contemporaines, quand il n’est pas question de l’espèce humaine. Il s’agit plutôt de la formalisation contemporaine de sous-genres déjà bien représentés dans la tradition de la science-fiction : la dystopie dont les récits fondateurs sont Le Meilleur des mondes et 1984, et dans lequel s’est notamment illustrée Margaret Atwood avec La Servante écarlate (1985) ou Le Dernier Homme (2003) ; le récit apocalyptique dont les exemples sont légions depuis le XIXe siècle. S’il faut sans doute y voir une forme de doute face aux menaces environnementales et géopolitiques, cela correspond certainement aussi à une forme de fantasme cathartique. Ainsi, les cycles de science-fiction pour la jeunesse qui sont devenus des best-sellers, comme Hunger Games (2008-2010), Divergente (2011-2014), ou encore L’Épreuve (2009-2016), catalysent les angoisses de l’adolescence dans des cadres dystopiques : après un cataclysme ayant anéanti le monde ancien, des systèmes rigides contraignent les jeunes gens à de faux choix, que les héros aspirent à dépasser. Les motifs de la catastrophe et de la manipulation sociale se voient ainsi remotivés au service d’une intrigue d’apprentissage. Néanmoins, le sous-genre du récit post-apocalyptique, comme son nom l’indique, se place dans la perspective d’un « après » : la science-fiction se fait moins le vecteur d’inquiétudes, que d’aspirations à la perpétuation du devenir historique et technique de l’être humain.

      Ou encore le dernier genre sous-genre apparu la cli-fi pour climat fiction, qui fait son apparition dans la presse américaine en 2010, qui vient de l'écrivain et blogueur, Dan Bloom, qui l'invente en 2008. Les romans de fiction climatique prennent généralement la forme de récits post-apocalyptiques, où des personnages évoluent dans un monde ravagé par les effets du changement climatique. S’appuyant à la fois sur des travaux scientifiques reconnus et sur des scénarios d’anticipation crédibles, ce genre littéraire est appelé à gagner encore en audience à l'avenir, notamment auprès des décideurs politiques. L’écrivain américain Paolo Bacigalupi, auteur notamment de La Fille automate et La Fabrique de doute est reconnu aujourd’hui comme l’un des grands noms de la « Cli-Fi » contemporaine. Dans son dernier roman, Water Knife, il imagine à quoi pourrait ressembler la guerre pour l’accès à l’eau dans quelques dizaines d’années. En France, c'est l'auteur Victor Dixen qui illustre le sous-genre avec Extincta, qui est un young adulte.

     Loin d’être dépassée par un environnement technique écrasant, la littérature de science-fiction se révèle toujours en prise sur son époque, permettant de penser le devenir technique et les questions essentielles de nos sociétés La science-fction des vingt-cinq dernières années est placée sous le signe de la variété.

 

Date de dernière mise à jour : 09/05/2020

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